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Sûreté contre économie numérique, une grosse bagarre électorale ?

Pas moins de 20 scrutins majeurs se déroulent durant la période 2015/2016 en Afrique. Ces échéances électorales présentent, aux yeux des pouvoirs en place, un certain nombre de risques. Les plus connus sont l’annonce précoce de « faux » résultats et la contestation de résultats officiels pour irrégularités ou fraudes. Face à ces pratiques, les gouvernants ont trouvé une parade : le « blackout » technologique. Il s’agit, pour les gouvernants, d’empêcher toute communication, via mobile ou Internet, avant, pendant et après les élections à enjeu. On oblige les populations à vivre sans téléphone, réseaux sociaux et Internet. Un véritable supplice, retour temporaire forcé vers le Moyen Age. Pour les agents économiques, c’est une véritable épreuve, brutale et difficile. Illustrations.

Du 19 au 22 janvier 2015, la République Démocratique du Congo avait connu des heures chaudes. Les autorités avaient, dès le 20 janvier, coupé les services Internet et SMS. Deux jours plus tard, l’internet fixe avait été rétabli pour permettre aux entreprises de fonctionner, mais l’internet mobile et les services SMS étaient encore suspendus 19 jours. Avec une économie bloquée pendant plus de deux semaines, plusieurs services fonctionnant via les SMS ont subi un terrible ralentissement. C’est le cas du mobile banking et des transferts d’argent qui ne peuvent se faire que par SMS. Les opérateurs économiques, comme certaines PME (restaurants, bars, boutiques), ne pouvaient plus interagir avec leurs prospects via Facebook, impossible d’utiliser Messenger et les autres messageries instantanées. Par ailleurs, les opérateurs de téléphonie mobile, qui avaient estimé, en 2011, perdre 150 000 $ par jour à cause d’une coupure similaire, se sont sentis lésés. Certaines études, plus ou moins crédibles, ont chiffré à 1,5 million de dollars américains la perte nette journalière pour l’économie congolaise.

Pourtant, cela n’a pas eu d’effet dissuasif sur les autres pays du continent. Traversons simplement le fleuve pour apercevoir que l’autre Congo a aussi imposé cette mesure à ses citoyens les 20 et 21 mars passés. Sans ménagement, la téléphonie mobile et les services rattachés, comme les SMS et l’internet, ont été coupés. La note de Raymond Zéphirin Mboulou transmise aux opérateurs a été longuement commentée sur les réseaux sociaux. En voici un extrait : « Monsieur le Directeur Général, pour des questions de sécurité et de sûreté nationales, veuillez bloquer toutes les communications, SMS compris… »

Cette mesure de suspension des services de télécommunications a certainement fait perdre des millions à l’économie ; qu’importe, la raison d’Etat l’emporte.

Au cours de la même période, au Bénin, le gouvernement a suspendu, du 17 au 19 mars 2016, tout transfert mobile money après une vive polémique née d’une rumeur (vous avez bien lu) d’achats de conscience au premier tour des élections présidentielles. Une décision qui, on l’imagine, n’est pas sans conséquences pour l’économie béninoise. Car dans ce pays, le taux de bancarisation avoisinerait les 0,2%, à cause des conditions d’ouverture et de tenue de compte jugées trop élitistes pour le citoyen lambda. Le mobile money, abordable et surtout pratique pour les transferts d’argent à distance, a pourtant fait l’objet d’un atelier international, en octobre 2015, afin de « contribuer à l’accroissement de l’utilisation des services financiers digitaux pour atteindre 12% de la population adulte du Bénin d’ici 2019 ».

A cause de ce genre de situation, l’Afrique a un problème d’image à l’extérieur du continent. Les opérateurs économiques et les investisseurs perdent d’énormes revenus parce qu’ils sont quasiment contraints d’observer, à répétition et parfois dans plusieurs marchés, de nouveaux types de « journées chômées et payées ». L’économie, l’administration, l’éducation nationale, la santé marchent à présent au pas de la technologie. Bloquer les moyens modernes de communication est-il vraiment efficace pour sauver la sûreté de nos pays en temps de prévention de crise ? Les cas tunisien, en 2010, égyptien, en 2012 et burkinabé, en 2014, m’en font un peu douter.

 

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